vendredi 7 novembre 2008

Obama: la rhétorique du changement et la réalité de ses positions.

D'un point de vue symbolique, la victoire d'Obama lors des dernières élections est historique. Un Africain Américain comme président des États-Unis est remarquable et l'on doit s'en féliciter. Maintenant, il faut aller au-delà du symbole et se rendre à l'évidence. Obama n'est pas le changement qu'il se vante être bien que toute sa rhétorique soit basée sur cette idée (excellente stratégie après 8 ans de Bush et devant l'immense majorité d'un pays qui souhaite du changement dans quasiment tous les secteurs - économie, guerres, système de santé, etc). La plupart des Américains ont voté pour lui parce qu'il représente le changement, non pas parce qu'il acte en tant que tel ou parce que ses positions passées parlent pour lui. Au contraire, il faut distinguer la rhétorique de la réalité. Prenons par exemple le financement de sa campagne, la plus chère dans l'histoire de ce pays. Partout dans les grands médias il est dit que sa campagne était financée par les millions de petits donneurs à travers le pays. Alors que ces donneurs ne représentent pas plus d'un quart de la somme totale, le reste provient de puissantes entreprises privées, de Wall Street, et des grands cabinets d'avocats. Pour la première fois un candidat démocrate a largement surpassé son homologue républicain dans ce domaine. Que cela soit clair, Obama a une dette envers ces grands intérêts. Comment les remboursera t-il?
Ne nous voilons pas la face, Obama, durant ses années en tant que sénateur au sénat de l'Illinois, puis sénateur au Sénat américain, et enfin pendant sa campagne, a pris position pour de nombreux intérêts que l’on ne peut omettre: il a favorisé la puissance nucléaire, les mines de charbon, le forage de pétrole près des côtes (avec les conséquences environnementales largement re-connues), les subventions pour les entreprises au détriment des travailleurs ou du peuple, il a évité des nombreux programmes qui cherchaient à sévir la vague d'entreprises criminelles, il a été en faveur du budget militaire ahurissant, il a voté pour mettre une limite à ce que les puissantes entreprises (pétrolières notamment) doivent payer comme dommages et intérêts lors des procès (ce qui facilite leurs travails : les profits qu’elles peuvent tirer d’abus illégaux, s’ils sont bien calculés, dépasseront alors ce qu’elles devront payer pour rembourser les victimes de ces abus), il a récemment voté pour les 700 milliards de dollars qui sauvent les compagnies à Wall Street alors que l’immense majorité des Américains l’ont opposé, etc.
Surtout, un simple coup d'œil sur ses positions en matière de politique étrangère révèle des attitudes peu encourageantes. Il n'a pas de plan précis pour évacuer l'ensemble des troupes d'Iraq ; il soutient les entreprises privées de mercenaires, plus de 100 000 "soldats privés" dans le Moyen-Orient, alors que quiconque s'intéresse à la situation en Iraq et au Moyen-Orient sait que ces entreprises (Blackwater est la plus importante) sont la cause de nombreuses morts innocentes et massacres sans représailles sérieuses - de véritables hors la loi; il prévoit un redéploiement et accroissement de troupes en Afghanistan; il compte envoyer plus de troupes et intensifier les actions militaires au Pakistan. Et ce n’est qu’un aperçu.
Faut-il rappeler qu'Obama, alors qu'il reconnaissait la validité des revendications du peuple palestinien, qu'il en était même un défenseur doué avant de se présenter comme candidat au sénat américain, est devenu un ardent défenseur de la politique israélienne et du lobby israélien AIPAC qui soutient l'oppression militaire, l'occupation, le blocage, la colonisation et la prise des terres et des eaux des peuples palestiniens et de leurs territoires réduits au fil des années en Cisjordanie et la bande de Gaza. Les politiques de l'AIPAC, faut-il le souligner, vont à l'encontre de la large majorité des Juifs Américains - voire notamment le rapport des sondages de Eric Alterman en décembre 2007 dans la revue "The Nation".
Ceci n'est qu'un échantillon.
Ceux qui "croient" au "changement", qui ont "espoir" (les maîtres mots de la campagne d’Obama), seront déçus s'ils prennent le temps de voir quels sont les gens qui composent l'entourage d'Obama. Alors qu'il jouait la carte du changement pour se distancer d'Hillary Clinton et de l'administration de Bill Clinton lors des primaires démocrates, la plupart des personnes qu'il courtise jusqu'à présent sont des routiers du système. Par exemple, son tout premier choix dans son administration, celui de "Chief of Staff", n'est autre que Rahm Emmanuel, un conservateur démocrate de droite qui a servi dans l'administration de Clinton. Et ce n'est qu'un début.

Bref, il est important de souligner que la plupart des Américains prennent position pour des politiques qui sont bien plus "libérales" que celles d'Obama. Entre autres, la plupart sont pour le retrait des troupes en Iraq, la fin de la guerre en Afghanistan, des services de santé universels, des politiques environnementales adaptées, un investissement dans les énergies renouvelables, un salaire minimum en hausse, une économie qui aide et favorise le travailleur salarié plutôt que les chefs d’entreprises, etc. Toutes ces positions reflètent celles d'un politicien, Ralph Nader. C'est ma conviction que de nombreux Américains ont voté pour Obama avec l'"espoir" de voir les politiques de Nader, candidat indépendant, ou même de McKinney et du « Green Party », incarnées dans le candidat démocrate. Seulement voilà, peu sont au courant de la candidature de Nader, de ses positions, ou même de l'historique candidature des représentantes du « Green Party » Cynthia McKinney et Rosa Clemente, le premier ticket dans l'histoire de la politique américaine qui réunit deux femmes Noires Américaines pour candidats à la présidence et vice-présidence. Le système américain qui repose sur la dominance de deux partis qui contrôlent tout durant la campagne, de l'organisation des débats et des participants jusqu'au discours des médias (les grands médias ne nomment même pas, avant ou après les élections, l'existence des autres partis) empêchent l'apparition de "vrais" débats. Ainsi, McCain et Obama sont tombés d'accords à de nombreuses occasions et n'ont jamais, par exemple, mentionné les pauvres qui sont près de 40 millions aux Etats-Unis Pas une seule fois durant leurs débats n’ont-ils prononcé le mot « pauvre ». Ils n'ont pas parlé de paix non plus. Et plus encore.

Alors aujourd'hui, reconnaissons l'évènement mais gardons à l'esprit que c'est le peuple qui créé le changement, rappelons-nous que le New Deal est venu de la pression des syndicats et des activistes, non du président Roosevelt, et qu'Obama peut être une pièce qui permettra certains changements, mais que cela ne viendra pas de lui ou de son administration par simple convictions morales.

dimanche 12 octobre 2008

Capitalisme et démocratie: la crise selon Noam Chomsky

Ce que la crise financière expose est "la nature anti-démocratique du capitalisme américain" selon Noam Chomsky. Le célèbre linguiste, penseur politique et sûrement l'intellectuel vivant le plus important note ce que peu d'écrivains ici ont le courage d'écrire: la crise d'aujourd'hui était prédictible et en fait prédite par quelques économistes - largement ignorés. "Les racines de la crise se trouvent en partie dans le triomphe de la libéralisation financière de ces 30 dernières années, c’est-à-dire dans la plus grande libération possible des marchés vis à vis de la régulation étatique."
Autant que la crise était prédictible, l'intervention de l'état est habituelle dans un tel système. Comme à son habitude, Chomsky recèle d'exemples et d'histoire pour soutenir ses propos.
Merci à la traduction du texte en anglais - publié dans le Irish Times (http://www.irishtimes.com/newspaper/opinion/2008/1010/1223560345968_pf.html) - que j'ai trouvé sur le blog http://socio13.wordpress.com/



Le visage antidémocratique du Capitalisme à découvert par Noam Chomsky

Irish Times

Le déroulement simultané de la campagne présidentielle aux Etats-Unis et
de la crise des marchés financiers présente l’une de ces occasions où
les systèmes politiques et économiques révèlent clairement leur nature.

Les passions soulevées par cette campagne ne sont sans doute pas
universellement partagées, mais presque tous peuvent ressentir
l’angoisse d’un million de familles perdant leur domicile, et des
risques qui pèsent sur l’emploi, l’épargne et les soins de santé.

Les propositions initiales de Bush pour lutter contre la crise confinaient à tel point au totalitarisme qu’elles n’ont pas tardé à être modifiées. Sous une pression intense des lobbies, elles ont été reformulées « au bénéfice évident des plus grandes institutions du système … une manière de se défaire des actifs avec des risques minimums de faillite », ainsi que l’a décrit James Rickards, qui a
négocié en 1998 le sauvetage fédéral du fond d’investissement Long Term Capital Management, nous rappellant ainsi que nous nous situons en terrain connu.

Les origines immédiates de la crise actuelle trouvent leur source dans l’éclatement de la bulle immobilière, supervisé par le président de la Réserve Fédérale Alan Greenspan, qui a soutenu l’économie en difficulté pendant les années Bush par une consommation basée sur l’endettement et les emprunts étrangers. Mais les racines sont plus profondes. Elles se trouvent en partie dans le triomphe de la libéralisation financière de ces 30 dernières années, c’est-à-dire dans la plus grande libération possible des marchés vis à vis de la régulation étatique.

Comme cela était prévisible, cette politique a augmenté la fréquence et l’envergure de revers économiques graves, qui menacent aujourd’hui de faire éclater la pire crise depuis le crash de 1929.

De façon toute aussi prédictible, les secteurs étroits qui ont accumulé d’énormes bénéfices de la libéralisation en appellent maintenant à une intervention massive de l’état pour sauver les institutions financières , en déroute.

Un tel interventionnisme est un trait caractéristique du capitalisme d’état, bien qu’aujourd’hui d’une envergure inhabituelle.

Une étude menée par les économistes de renommée mondiale Winfried Ruigrok et Rob van Tulder a montré qu’au moins 20 compagnies parmi les 100 premières dans le recensement de la revue Fortune, n’auraient pas survécu si elles n’avaient pas été sauvées par leurs gouvernements respectifs, et que beaucoup parmi les 80 restantes ont obtenu de substantiels profits en demandant à leurs gouvernements qu’ils « socialisent leurs pertes », comme dans le sauvetage financier d’aujourd’hui, payé par le contribuable. De telles interventions publiques « ont été la règle, plus que l’exception dans les deux derniers siècles », ont-ils conclu.

Dans une société démocratique qui fonctionnerait, une campagne politique devrait aborder des sujets aussi fondamentaux, investiguer la racine des causes et les remèdes, et proposer les moyens grace auxquels les gens supportant les conséquences pourraient reprendre effectivement le contrôle de leurs existences.

Le marché financier « sousestime le risque » et est « systématiquement inefficace », comme l’ont déjà écrit il y a une décennie, les économistes John Eatwell et Lance Taylor. Ils alertaient alors des dangers très graves inhérents à la libéralisation financière et en montraient le prix déjà payé. Ils ont aussi proposé des solutions qui ont été ignorées. Un facteur important est l’incapacité de calculer les
coûts que doivent acquiter ceux qui ne participent pas aux transactions. Ces « externalités » peuvent être énormes. L’ignorance systématique du risque aboutit à une prise de risques plus importante que celle qui serait tolérée par une économie efficace, même si on s’en tient à une évaluation purement opérationnelle.

La tâche des institutions financières est de prendre des risques et, si elles sont bien gérées, de faire en sorte que les pertes potentielles qu’elles peuvent elles-mêmes encourir resteront couvertes. L’accent doit être mis sur le terme à « elles-mêmes ». Sous les auspices du capitalisme d’état, les banques ne se soucient pas de prendre en compte les coûts qu’elles peuvent occasionner aux autres (les « externalités » d’une subsistance décente), même si leurs pratiques conduisent à des
crises financières, comme cela se produit régulièrement.

La libéralisation financière a des effets qui vont bien au-delà de l’économie. On a compris depuis longtemps que c’était une arme puissante contre la démocratie. La libre circulation des capitaux crée ce que certains ont appelé un « parlement virtuel » d’investisseurs et de bailleurs de fond qui contrôlent de près les programmes gouvernementaux et « votent » contre ceux-ci, s’ils les considèrent irrationnels : c’est-à-dire s’ils sont au bénéfice du peuple, plutôt que du pouvoir
privé concentré entre quelques mains.

Les investisseurs et les bailleurs de fond peuvent « voter » à travers la fuite de capitaux, les attaques des devises et d’autres instruments offerts par la libéralisation financière. C’est l’une des raisons pour lesquelles le système de Bretton Woods, établi par les Etats-Unis et la Grande Bretagne après la seconde guerre mondiale, a institué un système de contrôle des capitaux et de régulation du marché des devises. (1)

La crise de 1929 et la seconde guerre mondiale ont déclenché de puissants courants démocratiques radicaux qui allaient de la résistance antifasciste à l’organisation de la classe ouvrière. Ces pressions ont imposé l’acceptation de politiques sociales et démocratiques. Le système de Bretton Woods a été, en partie, conçu pour créer un espace dans lequel l’action gouvernementale pouvait répondre à la volonté publique citoyenne c’est-à-dire pour permettre un certain degré de démocratie.

John Maynard Keynes, le négociateur britannique a considéré que la plus importante réalisation de Bretton Woods était l’établissement du droit des gouvernements à restreindre les mouvements de capitaux.

Par un contraste spectaculaire, au cours de la phase néoliberale qui a suivi à l’écroulement du système de Bretton Woods dans les années 70, le trésor américain a considéré la libre circulation des capitaux comme un « droit fondamental », à la différence d’autres prétendus « droits », comme ceux garantis par la Déclaration Universelle de Droits de l’homme : le droit à la santé, à l’éducation, à l’emploi décent, à la sécurité, et d’autres droits que les administrations de Reagan et Bush ont écarté
avec mépris, les caractérisant de « lettres au père Noël », de « totalement absurde » ou purement et simplement de « mythes » .

Dans les siècles passés, l’opinion publique n’a pas constitué un problème. Barry Eichengreen en a étudié les raisons dans son histoire, impeccable sur le plan universitaire, du système monétaire
international. Il y explique qu’au XIXe siècle les gouvernements n’étaient pas encore « politisés par le suffrage universel masculin et la montée du syndicalisme et des partis ouvriers ». Par conséquent, les
graves coûts imposés par le parlement virtuel économique pouvaient être transférés à la population civile.

Mais avec la radicalisation de la population et de l’opinion publique intervenue durant la crise de 1929 et la guerre anti-fasciste, ce luxe n’était plus accessible au pouvoir et à la richesse privés. De fait
dans le système de Bretton Woods les limites posées à la circulation des capitaux ont remplacé les limitation de la démocratie comme moyen de résistance aux pressions du marché.

Le corollaire évident est qu’après le démantèlement du système d’après-guerre, la démocratie s’est vue logiquement restreinte. Il est devenu, par conséquent, nécessaire de contrôler et de marginaliser d’une manière ou d’une autre la population et l’opinion publique, phénomènes particulièrement évidents dans les sociétés plus structurée autour du monde des affaires, comme les US. La mise en oeuvre d’extravagances électorales de la part de l’industrie des relations publiques en
constitue une bonne illustration.

« La politique est l’ombre que le monde du business projette sur la société », a conclu en son temps John Dewey, le plus grand philosophe social nord-américain du XXe siècle, et il en sera ainsi, tant que le pouvoir sera entre les mains « du monde des affaires pour son propre bénéfice, à travers le contrôle des banques, du sol et de l’industrie. Un pouvoir qui se trouve renforcé par le contrôle de la presse, des journalistes et d’autres moyens de publicité et de propagande ».

Les US ont, en réalité, un système à parti unique, le parti des affaires, avec deux factions, les républicains et les démocrates. Il y a des différences entre elles. Dans son étude « Unequal Democracy: The Political Economy of the New Gilded Age » (une Démocratie Inégalitaire :
l’économie politique de la nouvelle Ere de la Cupidité), Larry Bartels a montré que durant ces soixante dernières années, « les revenus réels des familles de la classe moyenne ont cru deux fois plus rapidement sous les démocrates que sous les républicains, tandis que les revenus réels
des familles pauvres de la classe ouvrière ont cru six fois plus rapidement sous les démocrates que sous les Républicains ».

Ces différences peuvent être perçues aussi dans les présentes élections. Les votants devraient les prendre en compte, mais sans se faire d’illusions sur les partis politiques, et en gardant à l’esprit que, de façon cohérente à travers les siècles, les législations progressistes et le bien-être social ont toujours été des conquêtes des luttes populaires, jamais des cadeaux venus d’en haut.

Ces luttes connaissent des cycles de victoires et de défaites. Elles doivent se livrer chaque jour, et pas seulement tous les quatre ans, avec l’objectif constat de la création d’une société vraiment démocratique et réactive, depuis les urnes jusqu’aux lieux de travail.

NOTE:
(1) Le système de Bretton Woods de gestion financière globale a été créé par 730 délégués originaires des 44 nations alliées de la II Guerre mondiale qui ont assisté à une Conférence Monétaire et Financière organisée par l’ONU dans l’hôtel Mont Washington, situé à Bretton Woods, New Hampshire, en 1944.

Bretton Woods, qui s’est effondré en 1971, était un système de normes,
d’institutions et de procédés qui régulaient le système monétaire
international et sous les auspices duquel ont été mis en place la Banque
International pour la Reconstruction et le Développement (IBRD en
anglais) (maintenant l’une de cinq institutions qui composent le Groupe
de la Banque mondiale) et le Fonds monétaire International (FMI), qui
ont été fondés en 1945.

Le trait principal de Bretton Woods était l’obligation pour tous les
pays d’adopter une politique monétaire maintenant à des valeurs fixes le
taux de change de leur monnaie.

Le système s’est effondré lorsque les US ont suspendu la convertibilité
du dollar en or. Ceci a conduit à la situation insolite où le dollar est
devenu la « monnaie de réserve » pour les autres pays signataires de
Bretton Woods.

Noam Chomsky, l’intellectuel vivant le plus cité et figure amblématique
de la résistance antiimpérialiste mondiale, est professeur émerite de
linguistique dans l’Institut de Technologie de Massachussets (MIT) et
l’auteur de nombreux ouvrages particulièrement critiques et pointus sur
la politique internationale des états-unis.





jeudi 9 octobre 2008

De retour

Après plusieurs mois sans donner de nouvelles, nous voilà à nouveau. Ce ne sont pas les sujets qui manquent, pas mal de choses changent et pourtant on pourrait facilement se plaindre que ça ne bouge pas assez. On s'entend: une crise financière qui a commencé ici, aux États-Unis, et qui s'étend au reste du monde, fait la une de tous les journaux jour après jour avec chaque fois en première page un diagramme qui figure une flèche vers le bas. Ça va mal, et ça ne fait que commencer. Il serait temps de s'en rendre compte, la crise a commencé il y a longtemps, la récession aussi et les économistes sont généralement les derniers à l'admettre. Mais voir le pays capitaliste par excellence considérer nationaliser une partie du système bancaire américain - oui, nationaliser- et lire ses grands médias concéder qu'il y a un problème (le NY Times par exemple), cela amène un peu de changement; mais tout de même on n'y va pas au fond du problème, et cela est en soi signe que peu de choses changent. 
Admettons-le, cette crise est un signe que  les choses vont très mal depuis longtemps, que le système est faussé à la base. Quasiment personne ne concède que les racines du problème sont à chercher dans les idées fondatrices d'un personnage tel que Milton Friedman. Naomi Klein, auteure de The Shock Doctrine, a récemment donné une lecture à l'université de Chicago pour opposer la création d'un centre de recherche économique nommé après le plus fameux des économistes de l'université où elle dénonce le fait que la philosophie que prônait Friedman promeut le genre de dérégulations qui nous a  tous mené à la crise qui jour après jour se déploie. Selon elle, la crise de Wall Street devrait être pour le néolibéralisme ce que la chute du mur de Berlin fut pour le communisme. Friedman n'a pas pensé un système qui marche mal, c'est au contraire un système qui jusqu'ici a bien marché pour les corporations, les industries, etc. Ses idées furent profitables.
De tels propos ne figurent pas dans les journaux "main stream". Mais ils reflètent ce que beaucoup pensent, intellectuels ou non. Comme Noam Chomsky m'a dit récemment dans un email - mots qu'il tient régulièrement pour décrire l'économie américaine -, nous sommes dans un  système où les coûts et les risques sont nationalisés, et les gains et profits privatisés. Qu'est-ce que cela veut dire? Que ce sont toujours les mêmes qui paient (les moins riches) et les mêmes qui sont protégés (les plus riches). Sauf peut-être dans le cas d'une crise majeure. Et il semble que l'on y va tout droit...
Du côté de la politique, beaucoup de mots, de discours, de campagnes électorales, de dénoncements, d'attaques et autres, mais peu de changements. Entre Obama et McCain, l'un est pire que l'autre, mais l'autre n'est pas vraiment bon. Ou plutôt n'est vraiment pas bon, surtout lorsqu'il s'agit de politique étrangère. De la guerre, toujours de la guerre, toujours plus de guerres comme solution. Tout cela, bien sûr, en opposition avec la large majorité du public américain. Les sondages le montrent, les Américains veulent de la diplomatie, la fin de la guerre - des guerres -, un système de santé nationalisé (même si le mot "nationalisation" ou "socialisation" fait peur), des politiciens devant la justice, etc.  Plus dans le prochain post...

lundi 7 avril 2008

Blackwater, les nouveaux mercenaires

Que sait-on des actions en Irak de Blackwater, la plus puissante et la plus secrète des compagnies de mercenaires au monde qui agit en toute impunité et immunité? Qu'ils ont tué 17 civils irakiens non armés, incident qualifié de "criminel" par l'armée; que le congrès a lancé plusieurs enquêtes sur la compagnie; qu'un jury d'accusation fédéral a ouvert une enquête ("federal grand jury"); que la compagnie est accusée de contrebande d'armes illégales; que des familles d'employés et de soldats américains tués ont entrepris plusieurs actions en justice; qu'une action en justice au niveau fédéral a été ouverte pour crimes de guerre; que plusieurs allégations de fraudes fiscales pèsent sur la compagnie; que le gouvernement irakien qualifie ses mercenaires de "meurtriers"; et la liste continue et s'agrandit de jour en jour.
Pourtant, il n'y a quasiment aucune persécution, rien, alors que même de nombreuses vidéos circulent sur Internet montrant ces mercenaires dans une voiture, musique country à fond, et tirant sur les conducteurs des voitures au hasard. Non, en fait le département d'État a prolongé le contrat de Blackwater pour une autre année alors que le FBI est en ce moment même en train d'enquêter sur la mort des 17 civils irakiens tués le 16 septembre dernier. Comme de nombreux désastres en cours, ce sera à la prochaine administration de gérer le problème de ces compagnies privées qui agissent complètement en dehors des lois (Blackwater n'est pas la seule, mais c'est de loin la plus importante). Alors qu'en pensent les candidats à la présidence? Les compagnies de mercenaires engagées par l'administration américaine ne figuraient pas récemment au programme des débats ou simplement des questions des journalistes jusqu'à ce que Jeremy Scahill ouvre le débat. En quelques mots, Clinton n'a demandé l'avis des conseillers d'Obama qui ont dit qu'ils n'allaient pas exclure ces compagnies. Récemment, Obama a conforté cette position et Clinton en a profité pour l'attaquer, assurant qu'elle ferait tout pour bannir ces compagnies privées. Mais il semble que les deux candidats ne feront pas grand-chose, quoi qu'il arrive. Aucun ne compte retirer toutes les troupes d'Irak. Si Clinton semble plus incliner à proposer un plan pour retirer les troupes au fur et à mesure, rien n'est concluant au-delà des promesses et aucun des deux candidats n'est ni ferme sur le sujet ni prêt à s'engager à retirer toutes les troupes, donc l'armée, les diplomates et tout le réseau de compagnies de sécurité qui s'occupent de protéger les diplomates et dont les actions sont régulièrement fatales pour de nombreux civils.

Pour plus de renseignements, lire les nombreux articles de Jeremy Scahill sur le site de The Nation.

dimanche 6 avril 2008

Les élections américaines - être Noir et être femme

Ici, en ce dimanche froid et pluvieux, Boston souffle un vent glacial. Ce n'est pas le soupir d'une attente trop longue, de la rageuse impatience ou d'un enthousiasme sans limites que l'on retrouve régulièrement dans tous les quotidiens du pays qui, jour après jour, cherchent - et trouvent - tout ce dont'ils peuvent concernant les élections du parti démocrate, de cette fameuse course à la candidature du parti. Dehors, c'est juste du vent. Et le duel entre Hillary Clinton et Barak Obama, qui n'est guère plus que du vent, prend de la place, beaucoup de place, une certaine place.
Il ne passe pas un jour sans un titre - en première page en général - sur Clinton ou Obama. Le discours est généralement le même: le changement, l'espoir, une course historique, des candidats uniques... Vraiment? Comme si l'on ne regardait jamais le passé pour savoir quelle légitimité donner à tous ces mots, toutes ces promesses, tous ces "changements". Le débat est pris dans un cadre résolument fermé. Obama est noir, Clinton est une femme. Voilà à peu près autour de quoi cela tourne. Sauf que l'on ne cesse de créer des débats autour de la couleur de la peau de l'un en étant le premier à dénoncer le racisme des autres, et que l'on omet facilement ce que représente être une femme dans le monde, surtout dans le monde occidental, tout en étant les premiers à être ouvertement sexistes, consciemment ou non. Parce que la réalité est claire: être ouvertement raciste ou tenir des propos racistes aujourd'hui c'est à juste titre une aberration, c'est heureusement inacceptable, et quiconque dans le milieu public - médiatique, politique, intellectuel - qui le fait sans prétendre autre chose, est ouvertement banni, discrédité. Par contre, être sexiste aujourd'hui c'est parfaitement acceptable avec le reste de la société, c'est même glorifié. Les journalistes le sont, les "homme" politiques le sont, tous les médias, toutes les publicités, 99% des films, 100% des séries télévisées le sont, la plupart des hommes et des femmes le sont et ce n'est pas juste socialement acceptable de l'être, mais publiquement récompensé. Le langage en est une preuve évidente, quelle que soit la langue d'ailleurs, il suffit de faire un inventaire des termes qui caractérisent négativement la femme d'un côté, et l'homme d'un autre. Et les termes positifs qui se réfèrent à l'"homme" (l'expression "être un homme" est un exemple) et ceux qui renvoient à la femme. Bref, être femme aujourd'hui c'est vivre l'oppression la plus systématique, la plus continue, la plus acceptée, la plus présente, et la moins dénoncée. Le débat entre les deux candidats n'échappe pas à la règle. Et de même qu'il ne suffit pas d'être Noir pour comprendre le racisme, il ne suffit pas d'être femme pour voir le sexisme.
Alors que je me baladais dans le centre ville de Boston l'autre jour, je suis rentré dans un magasin de vêtements qui se veut ouvertement urbain, "branché", jeune et "cool", tendance "rétro" et "décontract". En ce lieu, il ne se vend pas que des habits mais aussi des livres et des gadgets. Entre autres, un casse-noix représentant Clinton - les noix se cassent entre ses jambes. Réel symbole de ce qui se dit et s'écrit récemment.
Dans le NY Times d'aujourd'hui: un article sur Obama en tant que potentiel premier président Noir et le fait que Warren G. Harding, président de 1921 à 1923, aurait peut-être du "sang noir"... Qu'est-ce que l'on peut voir dans l'entreprise d'un tel article? Que la race est importante et que différencier le noir du blanc est une entreprise quotidienne. Que cet article s'ajoute à la longue liste des écrits qui envisagent Obama président comme prémisse et considère l'hypothèse comme un fait par la suite - for the sake of the discussion I guess. Et aussi que c'est triste de voir comment tous - l'auteure est professeure d'histoire à Yale - tombent dans les discours d'Obama et citant son discours appelant à mettre l'histoire derrière et poursuivre de l'avant. La rhétorique marche, fonctionne.
C'est cela qui me dérange avec Obama: beaucoup de rhétorique. Niveau politique? Ce sera le sujet d'un autre article, mais disons simplement qu'en matière de politique internationale il compte garder les mercenaires en Irak, employés d'entreprise privés qui ne doivent rendre leur compte devant aucune justice; qu'il compte bombarder sévèrement le Pakistan; bref, en quelques mots, qu'il ne remet même pas en cause la "guerre contre le terrorisme", le fondement de cette croisade (pour employer le terme de Georges Bush au début de la guerre), seulement la méthode. Il a juste à s'appuyer sur sa décision initiale de ne pas envoyer de troupes. Quant à Clinton, même son de cloche plus ou moins: elle a parlé de la liberté offerte au peuple irakien et qu'il fallait maintenant faire les choses de la bonne manière. Question de méthode dans un cas comme dans l'autre, peu de changements entre l'un et l'autre.


La vérité, quand on regarde l'Histoire, c'est que les présidents n'envisagent pas de réformes si le public ne vient pas les demander avec insistance. Ainsi, comme le rappelle l'historien Howard Zinn, Franklin D.Roosevelt, qui est connu pour avoir aider les travailleurs et les classes moyennes à sortir de la terrible crise du début des années 30, ne l'a fait que parce que en 1934, au début de sa présidence, de nombreuses grèves ont éclaté, dont une grève générale à San Francisco et Minneapolis, et des centaines de milliers de travailleurs en grève dans le Sud:

Without a national crisis—economic destitution and rebellion—it is not likely the Roosevelt Administration would have instituted the bold reforms that it did.

Car lorsque l'on parle du fait d'être Noir et politique, ou femme et politique, on ne parle pas du manque de salaires décents, de la pauvreté, des prisons pleines à craquer, de ceux qui perdent leur maison, de l'assurance santé et la sécurité sociale inexistante, des morts à travers le monde qui sont une conséquence directe de certaines politiques internationales, des soldats qui reviennent dans un cercueil ou blessés à vie - physiquement et psychologiquement - et du peu de soutien qu'ils reçoivent, etc. Non. Alors parler des élections oui, mais il faut aussi se rappeler que changer une personne ne change pas un pays. Les habitants le changent.

mercredi 2 avril 2008

La voix des soldats américains - et le silence des grands médias

En 1971, alors que la guerre du Vietnam continuait de perpétuer les horreurs de la guerre, des soldats américains se sont réunis pour raconter leurs expériences, pour rendre public ce qu'ils ont vécu, dans l'espoir que les Américains d'abord, et le reste du monde ensuite, se rendent compte de ce qui était en train de se passer là-bas. Cet évènement historique fut nommé le "Winter Soldier".
Du 13 mars au 16 mars 2008, des soldats qui ont servis en Afghanistan ou en Irak se sont réunis dans l'état du Maryland pour témoigner de ce qu'ils ont vécus et de le partager au plus grand public, histoire de donner la chance aux civils loin des combats de prendre conscience de ce qui se passe dans ces pays, de raconter les évènements avec la voix de ce qui les vivent, et sans la censure, volontaire ou non, des médias (certains soldats parlent d'ailleurs de la différence des opérations et des méthodes selon qu'ils sont accompagnés par la presse ou non). Cet évènement, filmé et pourtant accessible par n'importe quel média intéressé à le diffuser ou à simplement en parler, a été complètement ignoré par les grands médias. Aucune chaîne de télévision ou sur le câble n'a ne serait-ce que mentionné cette réunion historique qui se déroulait à quelques heures de Washington. Seuls les médias alternatifs - nombreux et très actifs aux Etats-Unis - ont présenté l'évènement et ont permis l'accès à l'intégralité de la réunion.
C'est le cas d'un des plus populaires médias dans le cercle restreint (mais en expansion) des habitants avertis: Democracy Now (accessible sur plusieurs radios, plusieurs chaînes télévisées, et dont toutes les archives vidéos des émissions sont présentes - gratuitement - sur le Web).

Regardez, écoutez, lisez les voix des soldats durant le "Winter Soldier".