dimanche 6 avril 2008

Les élections américaines - être Noir et être femme

Ici, en ce dimanche froid et pluvieux, Boston souffle un vent glacial. Ce n'est pas le soupir d'une attente trop longue, de la rageuse impatience ou d'un enthousiasme sans limites que l'on retrouve régulièrement dans tous les quotidiens du pays qui, jour après jour, cherchent - et trouvent - tout ce dont'ils peuvent concernant les élections du parti démocrate, de cette fameuse course à la candidature du parti. Dehors, c'est juste du vent. Et le duel entre Hillary Clinton et Barak Obama, qui n'est guère plus que du vent, prend de la place, beaucoup de place, une certaine place.
Il ne passe pas un jour sans un titre - en première page en général - sur Clinton ou Obama. Le discours est généralement le même: le changement, l'espoir, une course historique, des candidats uniques... Vraiment? Comme si l'on ne regardait jamais le passé pour savoir quelle légitimité donner à tous ces mots, toutes ces promesses, tous ces "changements". Le débat est pris dans un cadre résolument fermé. Obama est noir, Clinton est une femme. Voilà à peu près autour de quoi cela tourne. Sauf que l'on ne cesse de créer des débats autour de la couleur de la peau de l'un en étant le premier à dénoncer le racisme des autres, et que l'on omet facilement ce que représente être une femme dans le monde, surtout dans le monde occidental, tout en étant les premiers à être ouvertement sexistes, consciemment ou non. Parce que la réalité est claire: être ouvertement raciste ou tenir des propos racistes aujourd'hui c'est à juste titre une aberration, c'est heureusement inacceptable, et quiconque dans le milieu public - médiatique, politique, intellectuel - qui le fait sans prétendre autre chose, est ouvertement banni, discrédité. Par contre, être sexiste aujourd'hui c'est parfaitement acceptable avec le reste de la société, c'est même glorifié. Les journalistes le sont, les "homme" politiques le sont, tous les médias, toutes les publicités, 99% des films, 100% des séries télévisées le sont, la plupart des hommes et des femmes le sont et ce n'est pas juste socialement acceptable de l'être, mais publiquement récompensé. Le langage en est une preuve évidente, quelle que soit la langue d'ailleurs, il suffit de faire un inventaire des termes qui caractérisent négativement la femme d'un côté, et l'homme d'un autre. Et les termes positifs qui se réfèrent à l'"homme" (l'expression "être un homme" est un exemple) et ceux qui renvoient à la femme. Bref, être femme aujourd'hui c'est vivre l'oppression la plus systématique, la plus continue, la plus acceptée, la plus présente, et la moins dénoncée. Le débat entre les deux candidats n'échappe pas à la règle. Et de même qu'il ne suffit pas d'être Noir pour comprendre le racisme, il ne suffit pas d'être femme pour voir le sexisme.
Alors que je me baladais dans le centre ville de Boston l'autre jour, je suis rentré dans un magasin de vêtements qui se veut ouvertement urbain, "branché", jeune et "cool", tendance "rétro" et "décontract". En ce lieu, il ne se vend pas que des habits mais aussi des livres et des gadgets. Entre autres, un casse-noix représentant Clinton - les noix se cassent entre ses jambes. Réel symbole de ce qui se dit et s'écrit récemment.
Dans le NY Times d'aujourd'hui: un article sur Obama en tant que potentiel premier président Noir et le fait que Warren G. Harding, président de 1921 à 1923, aurait peut-être du "sang noir"... Qu'est-ce que l'on peut voir dans l'entreprise d'un tel article? Que la race est importante et que différencier le noir du blanc est une entreprise quotidienne. Que cet article s'ajoute à la longue liste des écrits qui envisagent Obama président comme prémisse et considère l'hypothèse comme un fait par la suite - for the sake of the discussion I guess. Et aussi que c'est triste de voir comment tous - l'auteure est professeure d'histoire à Yale - tombent dans les discours d'Obama et citant son discours appelant à mettre l'histoire derrière et poursuivre de l'avant. La rhétorique marche, fonctionne.
C'est cela qui me dérange avec Obama: beaucoup de rhétorique. Niveau politique? Ce sera le sujet d'un autre article, mais disons simplement qu'en matière de politique internationale il compte garder les mercenaires en Irak, employés d'entreprise privés qui ne doivent rendre leur compte devant aucune justice; qu'il compte bombarder sévèrement le Pakistan; bref, en quelques mots, qu'il ne remet même pas en cause la "guerre contre le terrorisme", le fondement de cette croisade (pour employer le terme de Georges Bush au début de la guerre), seulement la méthode. Il a juste à s'appuyer sur sa décision initiale de ne pas envoyer de troupes. Quant à Clinton, même son de cloche plus ou moins: elle a parlé de la liberté offerte au peuple irakien et qu'il fallait maintenant faire les choses de la bonne manière. Question de méthode dans un cas comme dans l'autre, peu de changements entre l'un et l'autre.


La vérité, quand on regarde l'Histoire, c'est que les présidents n'envisagent pas de réformes si le public ne vient pas les demander avec insistance. Ainsi, comme le rappelle l'historien Howard Zinn, Franklin D.Roosevelt, qui est connu pour avoir aider les travailleurs et les classes moyennes à sortir de la terrible crise du début des années 30, ne l'a fait que parce que en 1934, au début de sa présidence, de nombreuses grèves ont éclaté, dont une grève générale à San Francisco et Minneapolis, et des centaines de milliers de travailleurs en grève dans le Sud:

Without a national crisis—economic destitution and rebellion—it is not likely the Roosevelt Administration would have instituted the bold reforms that it did.

Car lorsque l'on parle du fait d'être Noir et politique, ou femme et politique, on ne parle pas du manque de salaires décents, de la pauvreté, des prisons pleines à craquer, de ceux qui perdent leur maison, de l'assurance santé et la sécurité sociale inexistante, des morts à travers le monde qui sont une conséquence directe de certaines politiques internationales, des soldats qui reviennent dans un cercueil ou blessés à vie - physiquement et psychologiquement - et du peu de soutien qu'ils reçoivent, etc. Non. Alors parler des élections oui, mais il faut aussi se rappeler que changer une personne ne change pas un pays. Les habitants le changent.

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