dimanche 12 octobre 2008

Capitalisme et démocratie: la crise selon Noam Chomsky

Ce que la crise financière expose est "la nature anti-démocratique du capitalisme américain" selon Noam Chomsky. Le célèbre linguiste, penseur politique et sûrement l'intellectuel vivant le plus important note ce que peu d'écrivains ici ont le courage d'écrire: la crise d'aujourd'hui était prédictible et en fait prédite par quelques économistes - largement ignorés. "Les racines de la crise se trouvent en partie dans le triomphe de la libéralisation financière de ces 30 dernières années, c’est-à-dire dans la plus grande libération possible des marchés vis à vis de la régulation étatique."
Autant que la crise était prédictible, l'intervention de l'état est habituelle dans un tel système. Comme à son habitude, Chomsky recèle d'exemples et d'histoire pour soutenir ses propos.
Merci à la traduction du texte en anglais - publié dans le Irish Times (http://www.irishtimes.com/newspaper/opinion/2008/1010/1223560345968_pf.html) - que j'ai trouvé sur le blog http://socio13.wordpress.com/



Le visage antidémocratique du Capitalisme à découvert par Noam Chomsky

Irish Times

Le déroulement simultané de la campagne présidentielle aux Etats-Unis et
de la crise des marchés financiers présente l’une de ces occasions où
les systèmes politiques et économiques révèlent clairement leur nature.

Les passions soulevées par cette campagne ne sont sans doute pas
universellement partagées, mais presque tous peuvent ressentir
l’angoisse d’un million de familles perdant leur domicile, et des
risques qui pèsent sur l’emploi, l’épargne et les soins de santé.

Les propositions initiales de Bush pour lutter contre la crise confinaient à tel point au totalitarisme qu’elles n’ont pas tardé à être modifiées. Sous une pression intense des lobbies, elles ont été reformulées « au bénéfice évident des plus grandes institutions du système … une manière de se défaire des actifs avec des risques minimums de faillite », ainsi que l’a décrit James Rickards, qui a
négocié en 1998 le sauvetage fédéral du fond d’investissement Long Term Capital Management, nous rappellant ainsi que nous nous situons en terrain connu.

Les origines immédiates de la crise actuelle trouvent leur source dans l’éclatement de la bulle immobilière, supervisé par le président de la Réserve Fédérale Alan Greenspan, qui a soutenu l’économie en difficulté pendant les années Bush par une consommation basée sur l’endettement et les emprunts étrangers. Mais les racines sont plus profondes. Elles se trouvent en partie dans le triomphe de la libéralisation financière de ces 30 dernières années, c’est-à-dire dans la plus grande libération possible des marchés vis à vis de la régulation étatique.

Comme cela était prévisible, cette politique a augmenté la fréquence et l’envergure de revers économiques graves, qui menacent aujourd’hui de faire éclater la pire crise depuis le crash de 1929.

De façon toute aussi prédictible, les secteurs étroits qui ont accumulé d’énormes bénéfices de la libéralisation en appellent maintenant à une intervention massive de l’état pour sauver les institutions financières , en déroute.

Un tel interventionnisme est un trait caractéristique du capitalisme d’état, bien qu’aujourd’hui d’une envergure inhabituelle.

Une étude menée par les économistes de renommée mondiale Winfried Ruigrok et Rob van Tulder a montré qu’au moins 20 compagnies parmi les 100 premières dans le recensement de la revue Fortune, n’auraient pas survécu si elles n’avaient pas été sauvées par leurs gouvernements respectifs, et que beaucoup parmi les 80 restantes ont obtenu de substantiels profits en demandant à leurs gouvernements qu’ils « socialisent leurs pertes », comme dans le sauvetage financier d’aujourd’hui, payé par le contribuable. De telles interventions publiques « ont été la règle, plus que l’exception dans les deux derniers siècles », ont-ils conclu.

Dans une société démocratique qui fonctionnerait, une campagne politique devrait aborder des sujets aussi fondamentaux, investiguer la racine des causes et les remèdes, et proposer les moyens grace auxquels les gens supportant les conséquences pourraient reprendre effectivement le contrôle de leurs existences.

Le marché financier « sousestime le risque » et est « systématiquement inefficace », comme l’ont déjà écrit il y a une décennie, les économistes John Eatwell et Lance Taylor. Ils alertaient alors des dangers très graves inhérents à la libéralisation financière et en montraient le prix déjà payé. Ils ont aussi proposé des solutions qui ont été ignorées. Un facteur important est l’incapacité de calculer les
coûts que doivent acquiter ceux qui ne participent pas aux transactions. Ces « externalités » peuvent être énormes. L’ignorance systématique du risque aboutit à une prise de risques plus importante que celle qui serait tolérée par une économie efficace, même si on s’en tient à une évaluation purement opérationnelle.

La tâche des institutions financières est de prendre des risques et, si elles sont bien gérées, de faire en sorte que les pertes potentielles qu’elles peuvent elles-mêmes encourir resteront couvertes. L’accent doit être mis sur le terme à « elles-mêmes ». Sous les auspices du capitalisme d’état, les banques ne se soucient pas de prendre en compte les coûts qu’elles peuvent occasionner aux autres (les « externalités » d’une subsistance décente), même si leurs pratiques conduisent à des
crises financières, comme cela se produit régulièrement.

La libéralisation financière a des effets qui vont bien au-delà de l’économie. On a compris depuis longtemps que c’était une arme puissante contre la démocratie. La libre circulation des capitaux crée ce que certains ont appelé un « parlement virtuel » d’investisseurs et de bailleurs de fond qui contrôlent de près les programmes gouvernementaux et « votent » contre ceux-ci, s’ils les considèrent irrationnels : c’est-à-dire s’ils sont au bénéfice du peuple, plutôt que du pouvoir
privé concentré entre quelques mains.

Les investisseurs et les bailleurs de fond peuvent « voter » à travers la fuite de capitaux, les attaques des devises et d’autres instruments offerts par la libéralisation financière. C’est l’une des raisons pour lesquelles le système de Bretton Woods, établi par les Etats-Unis et la Grande Bretagne après la seconde guerre mondiale, a institué un système de contrôle des capitaux et de régulation du marché des devises. (1)

La crise de 1929 et la seconde guerre mondiale ont déclenché de puissants courants démocratiques radicaux qui allaient de la résistance antifasciste à l’organisation de la classe ouvrière. Ces pressions ont imposé l’acceptation de politiques sociales et démocratiques. Le système de Bretton Woods a été, en partie, conçu pour créer un espace dans lequel l’action gouvernementale pouvait répondre à la volonté publique citoyenne c’est-à-dire pour permettre un certain degré de démocratie.

John Maynard Keynes, le négociateur britannique a considéré que la plus importante réalisation de Bretton Woods était l’établissement du droit des gouvernements à restreindre les mouvements de capitaux.

Par un contraste spectaculaire, au cours de la phase néoliberale qui a suivi à l’écroulement du système de Bretton Woods dans les années 70, le trésor américain a considéré la libre circulation des capitaux comme un « droit fondamental », à la différence d’autres prétendus « droits », comme ceux garantis par la Déclaration Universelle de Droits de l’homme : le droit à la santé, à l’éducation, à l’emploi décent, à la sécurité, et d’autres droits que les administrations de Reagan et Bush ont écarté
avec mépris, les caractérisant de « lettres au père Noël », de « totalement absurde » ou purement et simplement de « mythes » .

Dans les siècles passés, l’opinion publique n’a pas constitué un problème. Barry Eichengreen en a étudié les raisons dans son histoire, impeccable sur le plan universitaire, du système monétaire
international. Il y explique qu’au XIXe siècle les gouvernements n’étaient pas encore « politisés par le suffrage universel masculin et la montée du syndicalisme et des partis ouvriers ». Par conséquent, les
graves coûts imposés par le parlement virtuel économique pouvaient être transférés à la population civile.

Mais avec la radicalisation de la population et de l’opinion publique intervenue durant la crise de 1929 et la guerre anti-fasciste, ce luxe n’était plus accessible au pouvoir et à la richesse privés. De fait
dans le système de Bretton Woods les limites posées à la circulation des capitaux ont remplacé les limitation de la démocratie comme moyen de résistance aux pressions du marché.

Le corollaire évident est qu’après le démantèlement du système d’après-guerre, la démocratie s’est vue logiquement restreinte. Il est devenu, par conséquent, nécessaire de contrôler et de marginaliser d’une manière ou d’une autre la population et l’opinion publique, phénomènes particulièrement évidents dans les sociétés plus structurée autour du monde des affaires, comme les US. La mise en oeuvre d’extravagances électorales de la part de l’industrie des relations publiques en
constitue une bonne illustration.

« La politique est l’ombre que le monde du business projette sur la société », a conclu en son temps John Dewey, le plus grand philosophe social nord-américain du XXe siècle, et il en sera ainsi, tant que le pouvoir sera entre les mains « du monde des affaires pour son propre bénéfice, à travers le contrôle des banques, du sol et de l’industrie. Un pouvoir qui se trouve renforcé par le contrôle de la presse, des journalistes et d’autres moyens de publicité et de propagande ».

Les US ont, en réalité, un système à parti unique, le parti des affaires, avec deux factions, les républicains et les démocrates. Il y a des différences entre elles. Dans son étude « Unequal Democracy: The Political Economy of the New Gilded Age » (une Démocratie Inégalitaire :
l’économie politique de la nouvelle Ere de la Cupidité), Larry Bartels a montré que durant ces soixante dernières années, « les revenus réels des familles de la classe moyenne ont cru deux fois plus rapidement sous les démocrates que sous les républicains, tandis que les revenus réels
des familles pauvres de la classe ouvrière ont cru six fois plus rapidement sous les démocrates que sous les Républicains ».

Ces différences peuvent être perçues aussi dans les présentes élections. Les votants devraient les prendre en compte, mais sans se faire d’illusions sur les partis politiques, et en gardant à l’esprit que, de façon cohérente à travers les siècles, les législations progressistes et le bien-être social ont toujours été des conquêtes des luttes populaires, jamais des cadeaux venus d’en haut.

Ces luttes connaissent des cycles de victoires et de défaites. Elles doivent se livrer chaque jour, et pas seulement tous les quatre ans, avec l’objectif constat de la création d’une société vraiment démocratique et réactive, depuis les urnes jusqu’aux lieux de travail.

NOTE:
(1) Le système de Bretton Woods de gestion financière globale a été créé par 730 délégués originaires des 44 nations alliées de la II Guerre mondiale qui ont assisté à une Conférence Monétaire et Financière organisée par l’ONU dans l’hôtel Mont Washington, situé à Bretton Woods, New Hampshire, en 1944.

Bretton Woods, qui s’est effondré en 1971, était un système de normes,
d’institutions et de procédés qui régulaient le système monétaire
international et sous les auspices duquel ont été mis en place la Banque
International pour la Reconstruction et le Développement (IBRD en
anglais) (maintenant l’une de cinq institutions qui composent le Groupe
de la Banque mondiale) et le Fonds monétaire International (FMI), qui
ont été fondés en 1945.

Le trait principal de Bretton Woods était l’obligation pour tous les
pays d’adopter une politique monétaire maintenant à des valeurs fixes le
taux de change de leur monnaie.

Le système s’est effondré lorsque les US ont suspendu la convertibilité
du dollar en or. Ceci a conduit à la situation insolite où le dollar est
devenu la « monnaie de réserve » pour les autres pays signataires de
Bretton Woods.

Noam Chomsky, l’intellectuel vivant le plus cité et figure amblématique
de la résistance antiimpérialiste mondiale, est professeur émerite de
linguistique dans l’Institut de Technologie de Massachussets (MIT) et
l’auteur de nombreux ouvrages particulièrement critiques et pointus sur
la politique internationale des états-unis.





jeudi 9 octobre 2008

De retour

Après plusieurs mois sans donner de nouvelles, nous voilà à nouveau. Ce ne sont pas les sujets qui manquent, pas mal de choses changent et pourtant on pourrait facilement se plaindre que ça ne bouge pas assez. On s'entend: une crise financière qui a commencé ici, aux États-Unis, et qui s'étend au reste du monde, fait la une de tous les journaux jour après jour avec chaque fois en première page un diagramme qui figure une flèche vers le bas. Ça va mal, et ça ne fait que commencer. Il serait temps de s'en rendre compte, la crise a commencé il y a longtemps, la récession aussi et les économistes sont généralement les derniers à l'admettre. Mais voir le pays capitaliste par excellence considérer nationaliser une partie du système bancaire américain - oui, nationaliser- et lire ses grands médias concéder qu'il y a un problème (le NY Times par exemple), cela amène un peu de changement; mais tout de même on n'y va pas au fond du problème, et cela est en soi signe que peu de choses changent. 
Admettons-le, cette crise est un signe que  les choses vont très mal depuis longtemps, que le système est faussé à la base. Quasiment personne ne concède que les racines du problème sont à chercher dans les idées fondatrices d'un personnage tel que Milton Friedman. Naomi Klein, auteure de The Shock Doctrine, a récemment donné une lecture à l'université de Chicago pour opposer la création d'un centre de recherche économique nommé après le plus fameux des économistes de l'université où elle dénonce le fait que la philosophie que prônait Friedman promeut le genre de dérégulations qui nous a  tous mené à la crise qui jour après jour se déploie. Selon elle, la crise de Wall Street devrait être pour le néolibéralisme ce que la chute du mur de Berlin fut pour le communisme. Friedman n'a pas pensé un système qui marche mal, c'est au contraire un système qui jusqu'ici a bien marché pour les corporations, les industries, etc. Ses idées furent profitables.
De tels propos ne figurent pas dans les journaux "main stream". Mais ils reflètent ce que beaucoup pensent, intellectuels ou non. Comme Noam Chomsky m'a dit récemment dans un email - mots qu'il tient régulièrement pour décrire l'économie américaine -, nous sommes dans un  système où les coûts et les risques sont nationalisés, et les gains et profits privatisés. Qu'est-ce que cela veut dire? Que ce sont toujours les mêmes qui paient (les moins riches) et les mêmes qui sont protégés (les plus riches). Sauf peut-être dans le cas d'une crise majeure. Et il semble que l'on y va tout droit...
Du côté de la politique, beaucoup de mots, de discours, de campagnes électorales, de dénoncements, d'attaques et autres, mais peu de changements. Entre Obama et McCain, l'un est pire que l'autre, mais l'autre n'est pas vraiment bon. Ou plutôt n'est vraiment pas bon, surtout lorsqu'il s'agit de politique étrangère. De la guerre, toujours de la guerre, toujours plus de guerres comme solution. Tout cela, bien sûr, en opposition avec la large majorité du public américain. Les sondages le montrent, les Américains veulent de la diplomatie, la fin de la guerre - des guerres -, un système de santé nationalisé (même si le mot "nationalisation" ou "socialisation" fait peur), des politiciens devant la justice, etc.  Plus dans le prochain post...